Tribune d’Eric Ciotti-Le Figaro

Dans nos Ehpad étaient décomptés 5140 morts à la date du 12 avril, soit plus d’un tiers des morts du Covid-19 en France. Derrière ce chiffre, sans doute bien plus terrible, se cache un véritable scandale sanitaire. Pendant plus d’un mois notre pays a laissé mourir ses anciens sans véritable réaction, comme si leur vie n’avait pas le même prix que celle des autres Français. Il a fallu attendre le 2 avril, soit plus d’un mois après le déclenchement de l’épidémie dans notre pays, pour sortir de l’omerta et qu’enfin les morts dans les Ehpad soient intégrés dans les statistiques officielles.
Ils sont désormais comptabilisés dans une catégorie spécifique qui visiblement a moins d’importance. Cette catégorie «morts en Ehpad», que les Français découvrent chaque soir, est le résultat de l’abandon généralisé de nos aînés dépendants. Une tâche de honte dans cette crise sanitaire.
Ces morts ce sont nos pères, nos mères, nos oncles, nos tantes, nos grands-parents devenus dépendants après une vie de labeur et abandonnés par l’État dans leurs derniers jours. Comment avons-nous pu laisser une telle hécatombe frapper nos anciens, qui nous ont tant donné?
Face au coronavirus, pendant plus d’un mois, la situation des établissements hospitaliers pour personnes âgées dépendantes a été la à travers tout le pays: absence de tests pour les résidents et personnels, de masques, d’équipements de protection, refus des autorités sanitaires de procéder à l’hospitalisation de nos aînés positifs.
En cas de suspicions de Covid-19 et de symptômes graves, ni Samu, ni hospitalisation des malades. Dès les premiers symptômes, on administre du paracétamol, puis de la morphine quand les résidents présentent une détresse respiratoire. Les résidents ont tout bonnement été condamnés à mort.
Comment peut-on laisser mourir chaque jour des malades dans leur chambre sans même essayer de sauver ces aînés vulnérables, qui constituent la population la plus fragile face au virus?
Nos anciens ont été livrés à une mort certaine, ce qui est totalement inacceptable dans une nation démocratique où une vie devrait toujours en valoir une autre, sans distinction d’âge.
Cette tragédie à huis clos a aussi bien frappé les résidents que les personnels, comme le prouve le décès d’une aide-soignante de Mulhouse âgée de 48 ans et mère de trois enfants. Quelle indignité de laisser des milliers d’ouvriers du soin, des personnels dévoués et courageux, travailler sans protection et exposer ainsi leur vie et celles de leurs proches qu’ils retrouvent chaque soir.
Ce tsunami sanitaire qui frappe nos Ehpad aurait pu et aurait dû être enrayé au moyen de tests généralisés, d’hospitalisations systématiques. Les choix qui ont été faits sont lourds de conséquences, il faudra à la sortie de cette crise rendre des comptes.
La fraternité, évoquée par notre devise républicaine, a failli. L’accompagnement sanitaire et humain le plus élémentaire a manqué. Si 2020 marque l’entrée dans le siècle comme 1914 a marqué celle du précédent, nous sommes entrés au XXIe siècle en sacrifiant ceux qui ont façonné la société dans laquelle nous vivons. Un démarrage dans l’ingratitude et le recul civilisationnel.
Oui, une société se juge à la façon dont elle s’occupe de ses aînés. C’est un véritable marqueur de civilisation, ces personnes ont d’autant plus le droit au respect qu’elles sont fragiles. Une civilisation qui cache et laisse mourir ses personnes âgées n’est pas une civilisation digne de ce nom.
Cette tragédie est-elle si étonnante? Le «nouveau monde» n’a semble-t-il jamais placé nos anciens au cœur de ses préoccupations car ils sont sans doute à ses yeux le symbole d’un monde supposé dépassé. L’impératif de la fraternité doit à présent habiter le gouvernement de toutes ses forces.
Le lendemain de cette crise devra nous amener à profondément repenser la place de nos aînés dans notre société. Le modèle des Ehpad a montré ses limites et notamment dans le secteur privé. Plus que jamais, le profit de quelques-uns n’a rien à faire dans la mission de solidarité envers nos personnes âgées dépendantes.
En France, les personnes âgées privées d’autonomie seront 4 millions en 2050. Le devoir de solidarité devra être un marqueur puissant du siècle qui s’ouvre. Puisse cette honte, qui va durablement accabler notre pays, être à tout le moins la base d’un sursaut national pour mieux prendre en compte nos anciens.

 

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/eric-ciotti-ne-laissons-pas-mourir-nos-aines-20200413

Lien court : http://eciotti.fr/2AY

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