Interview Eric Ciotti – Le Point

ENTRETIEN. Son agacement face à Emmanuel Macron et la « cathophobie », ses dissensions avec Christian Estrosi… le « sniper » de la droite s’explique. Propos recueillis par Jérôme Cordelier  Le Point.fr

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Il est le sniper de la droite. Après avoir été réélu député de Nice au terme d’une campagne difficile, face à des opposants activement soutenus par le pouvoir, Éric Ciotti est omniprésent à l’Assemblée nationale, dont il est questeur, dans l’équipe dirigeante des Républicains (LR), dont il est président de la commission nationale d’investiture, et dans les émissions politiques, dont il est un « bon client » recherché. L’homme avance aussi ses pions dans sa ville natale de Nice, lâchant ses coups, comme il le fait encore dans cet entretien, face à Christian Estrosi. Emmanuel Macron, les violences actuelles, dont l’antisémitisme ou la « cathophobie », mais aussi le mariage gay… Entretien décapant avec un élu qui assume une position de « franc tireur », à droite toute.

Le Point : La France est-elle au bord de la guerre civile ?

Éric Ciotti : La crise des Gilets jaunes exprime une légitime colère face à l’assommoir fiscal. J’ai soutenu ce mouvement, mais malheureusement, aujourd’hui, il a été dévoyé par la violence de quelques-uns et la manipulation de groupes extrémistes. Le bilan humain est très lourd : 1 400 blessés parmi les forces de l’ordre, plus de 2 000 chez les manifestants, et 11 morts. C’est inédit en métropole depuis la guerre d’Algérie. Les raisons de cette colère sont, certes, anciennes. Mais Emmanuel Macron porte aussi une très lourde responsabilité. Il a mené une politique économique et sociale profondément injuste et inefficace. Et il a été un pyromane qui a allumé l’incendie par ses provocations verbales, son comportement clivant et stigmatisant.

En qualifiant le chef de l’État de pyromane, n’ajoutez-vous pas de la violence  ?

C’est malheureusement le constat que dressent les Français. Il me semble d’ailleurs qu’Emmanuel Macron l’a compris puisque nous assistons à une forme d’acte de contrition et de changement dans sa communication. Jupiter se veut moins arrogant et plus humble, ce qui signe l’échec des deux premières années du quinquennat. Le président de la République a trompé les Français. Pour certains, dont je ne fais pas partie, il a suscité une vraie espérance qui reposait sur un rêve de concorde… et c’est tout le contraire qui s’est produit. On attendait un rassemblement des forces de notre pays et le macronisme s’est réduit au culte de la personnalité.

Nous devons en finir avec le temps de l’esbroufe et des politiques saltimbanques
Ressentez-vous une haine en France vis-à-vis des politiques, et même plus largement de l’élite ?

J’entends des expressions qui ressemblent à la haine. Il faut bien reconnaître que certains nourrissent l’antiparlementarisme avec des caricatures grossières : prendre en permanence les élus pour cible alimente cette ambiance délétère. Et lorsque l’on conteste la démocratie représentative, notre pays frôle le précipice. Chacun d’entre nous doit prendre ses responsabilités pour que les élus retrouvent de la crédibilité. Celle-ci passe par le respect de la parole donnée et le courage dans l’action.

Pourquoi la parole publique est-elle discréditée  ?

La communication s’est trop souvent substituée à l’action. Notre vie publique souffre d’une overdose de communication impuissante. Certains ont promis le rêve et les Français se réveillent avec des lendemains qui déchantent. Arrêtons de masquer la réalité ! Il faut dire que notre pays est au bord de la faillite, comme l’avait diagnostiqué François Fillon, et que l’on ne peut pas préserver notre système grevé par 1 300 milliards d’euros de dettes et 100 milliards de déficit budgétaire. La démocratie retrouvera de la force lorsque les citoyens auront enfin le sentiment que ce gouvernement ne leur ment pas. Nous devons en finir avec le temps de l’esbroufe et des politiques saltimbanques.

Partagez-vous l’émotion collective générée par les insultes proférées à l’encontre d’Alain Finkielkraut ?

La France possède, hélas, une longue tradition antisémite
Ce qui s’est passé est d’une extrême gravité et mérite une réplique implacable. La France possède, hélas, une longue tradition antisémite qui vient de l’extrême droite, le siècle passé en a offert les expressions les plus abominables. Mais aujourd’hui, l’antisémitisme trouve une nouvelle source trop longtemps masquée par le politiquement correct. Ce nouvel antisémitisme vient de la conjonction de l’extrême gauche et de l’islamisme, ce que l’on appelle l’islamo-gauchisme. Je partage le projet de résolution des députés En marche qui s’attaque à l’antisionisme, même si je pense que cela ne sert à rien. Les antisionistes qui prônent la disparition d’Israël sont des antisémites, ni plus ni moins.

Je ne me résous pas à ce que dans certaines écoles de la République, il ne soit plus possible d’enseigner la Shoah et que dans certains territoires on ne trouve quasiment plus aucun enfant juif dans une école publique. Je suis heureux que Jean-Michel Blanquer, ainsi qu’Emmanuel Macron lors de son discours devant le Crif, aient tous les deux reconnu l’existence de ce phénomène inquiétant qui gagne du terrain.

La République ne peut plus se voiler la face, je le dis au sens propre comme au sens figuré. Elle doit réaffirmer sans concession qu’aucune règle religieuse ne peut être supérieure à nos lois. Je suis choqué par l’absence de volontarisme du président de la République pour affirmer la primauté de notre modèle de laïcité : on attend depuis deux ans sa position sur le sujet ! On me dit qu’il s’est lui-même opposé à mon amendement soutenu par Jean-Michel Blanquer interdisant le port de signes religieux pour les accompagnants dans les sorties scolaires. On ne peut plus tolérer ces petites lâchetés.

Le communautarisme islamiste avance ses pions partout, et je salue le courage de certains musulmans qui, au mépris des menaces, dénoncent la montée de l’islamisme, comme notamment la journaliste Zineb El Rhazoui, dont le combat est exemplaire. Dans ma proposition de loi contre les actes racistes et antisémites, que j’ai déposée cette semaine, je souhaite mettre fin à l’anonymat sur les réseaux sociaux en imposant une carte d’identité pour ouvrir un compte et imposer aux plateformes comme Facebook et Twitter des sanctions financières jusqu’à 37,5 millions d’euros si elles ne retirent pas dans les 24 heures les contenus haineux et manifestement illicites.

La proposition parlementaire de faire figurer « parent 1, parent 2 » sur les formulaires scolaires – contre laquelle s’est prononcée le ministre de l’Éducation – représente-t-elle un symptôme politique ?

Le vote de cet amendement traduit une dérive profonde que certains avaient, déjà, dénoncée lors du débat sur le mariage pour tous. Naturellement, l’amour homosexuel n’est pas en cause, et ma position personnelle sur ce mariage a évolué. Aujourd’hui, après quelques années d’application, je ne souhaite pas que le mariage homosexuel soit remis en cause. Pour autant, nous avions dénoncé dès le début une évolution dangereuse de la famille et de l’instrumentalisation de l’enfant. Pour moi, un enfant doit avoir un père et une mère. Aucun égoïsme ne peut enlever à un enfant ce principe fondamental. Inscrire dans la loi parent 1 et parent 2 est une étape supplémentaire dans cette dérive.

Vous êtes un orfèvre en petites phrases médiatiques. Cette façon de faire de la politique n’est-elle pas désuète ?

Je m’inscris en faux contre cette vision caricaturale. Je suis très attaché à formuler des propositions très concrètes et très pragmatiques. Mes combats reposent sur des convictions et ils ne sont pas indexés sur les sondages. Je crois en une laïcité exigeante, à la sécurité et à l’autorité républicaine. Au plan national, je suis l’auteur de la loi contre l’absentéisme scolaire et mon amendement rendant obligatoire la présence du drapeau français dans les écoles vient d’être adopté. Je vous rappelle aussi mon rapport sur l’exécution des peines qui prévoyait des mesures très concrètes. Sur le plan local, à la tête du conseil départemental des Alpes-Maritimes, je suis fier d’avoir mis en conformité mes actes et mes paroles en réduisant la dette, en stabilisant la fiscalité, en diminuant le nombre de fonctionnaires et les dépenses de fonctionnement… Pour moi, la politique, c’est d’abord d’agir. Le politiquement correct est nuisible. Je fais preuve de constance, ce qui est assez éloigné de la conception « nouveau monde », sans racines idéologiques ou territoriales, et où le relativisme tient lieu de doctrine.

Êtes-vous le sniper de la droite ?

Je ne suis le sniper de personne, je suis libre de ma parole et de mon avenir. Je me vois plutôt comme un lanceur d’alerte sur les dangers qui menacent notre société. Certes, j’ai mon franc-parler, je ne me réfugie pas dans une prudence immobile pour exprimer mes valeurs et mes convictions. Même si c’est vrai que je suis sans concession pour mes adversaires, je préfère être dans la construction. J’ai la fierté d’avoir déposé deux grandes propositions de loi avant la présidentielle de 2017 qui, si nous avions été au pouvoir, auraient formé une excellente matrice pour réarmer l’État régalien et auraient évité bien des déboires à notre pays. L’un visait à réarmer l’État contre l’insécurité et le terrorisme, l’autre consistait à mieux réguler l’immigration. En 1965, lorsque je suis né, la France consacrait 6,5 % de sa richesse nationale à la sécurité, la défense et la justice ; aujourd’hui, nous n’atteignons même pas les 3,2 %. Notre justice est « en voie de clochardisation », selon la formule de l’ancien garde des Sceaux socialiste Jean-Jacques Urvoas, notre défense nationale est fragilisée, nos policiers et gendarmes travaillent dans des conditions indignes de leur courage. L’État-providence est obèse alors que notre État régalien devient squelettique.

Vous êtes président de la commission qui a investi François-Xavier Bellamy comme tête de liste LR aux européennes. Vu les attaques qu’a suscitées ce choix, y compris dans vos rangs, le regrettez-vous  ?

Absolument pas. Je m’en réjouis tous les jours quand j’écoute François-Xavier Bellamy. Je connaissais la force de ses convictions, sa pensée vive exprimée dans son excellent livre Demeure (Grasset). Mais j’ai découvert aussi un homme politique brillant qui défend ses convictions dans un contexte de caricatures auquel il est confronté. Le choix de François-Xavier Bellamy accompagné d’Agnès Evren et d’Arnaud Denjean associe la droite des valeurs et des territoires, un savant mélange entre l’expérience et le renouvellement.

Saviez-vous, en le désignant, qu’il allait par son profil être une cible, et donc, faire le buzz  ?

Depuis des années, la droite a l’habitude que ses leaders deviennent des cibles. Pourquoi cela  ? Parce que les Républicains sont les seuls qui peuvent entraver le scénario pervers d’Emmanuel Macron qui veut installer un duel avec Marine Le Pen, ce qui lui offrirait une assurance-vie politique.

François-Xavier Bellamy a-t-il été placé dans cette position pour assurer à LR un socle électoral catholique  ?

Ce n’est pas l’objectif de sa candidature qui repose sur plusieurs critères. Cela dit, je pense qu’il faut arrêter de rejeter, caricaturer, insulter tous ceux qui revendiquent leur culture chrétienne. Je parle bien de culture, pas de croyances. Notre pays est l’héritier d’une civilisation chrétienne. Arrêtons avec cette « cathophobie » qui gagne tous les milieux et qui conduit à des violences : 1 063 faits antichrétiens ont été comptabilisés par le ministère de l’Intérieur en 2018. Chaque jour, deux actes christianophobes frappent la France : ils doivent être lourdement sanctionnés. Être catholique ou chrétien n’est pas une tare. Ces attaques sont verbales dans notre pays, mais elles le sont physiquement ailleurs dans d’autres pays du monde. Nous devons les combattre avec force.

Faut-il polémiquer avec Marlène Schiappa quand elle souligne « une convergence idéologique » entre la Manif pour tous et « les terroristes islamistes », tout en précisant qu’elle ne les met pas « sur le même plan » ?

Ses propos sont indignes et constituent une faute extrêmement grave. Elle insulte de nombreux Français en disant cela. Cet amalgame scandaleux banalise tout simplement la barbarie islamiste : j’attends du président de la République qu’il condamne sévèrement ces propos de Marlène Schiappa même si, depuis, celle-ci s’est excusée.

Pourquoi Laurent Wauquiez a-t-il encore du mal à imprimer  ?

Partout où il a servi notre pays, Laurent Wauquiez a réussi, que ce soit dans sa ville du Puy ou à la tête de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Il a dressé, bien avant les autres, le bon diagnostic sur l’état de la France. Il est le premier avoir parlé du déclassement des classes moyennes, des ravages de l’assistanat social, des dérives personnelles du pouvoir macronien. Je suis convaincu que le moment venu, les valeurs qui le portent et ses qualités personnelles seront reconnues. Dans la vie politique, il ne faut pas céder à l’air du temps : seule la constance est récompensée.

Peut-il y avoir deux candidats LR aux prochaines municipales de Nice, à savoir l’actuel maire Christian Estrosi et vous-même ?

Il n’y aura qu’un seul candidat soutenu par Les Républicains, c’est une évidence. Ce choix sera arrêté par notre famille politique à l’automne. Je serai amené à me prononcer d’ici là sur mon engagement personnel pour servir au mieux ma ville. Depuis des mois, on feint de caricaturer mes divergences avec Christian Estrosi autour d’une guerre d’ego. Mais ce ne sont pas de telles querelles qui m’ont éloigné de lui. Nous avons des divergences de fond. Sur le positionnement politique, d’abord. Pour ma part, je suis toujours resté fidèle à ma famille politique quand Christian Estrosi, lui, a soutenu Emmanuel Macron avant même le premier tour de la présidentielle, ce qui a porté un coup très lourd à notre candidat François Fillon. Sur la gestion de l’argent public, ensuite : chaque fois qu’il a eu à diriger une collectivité, il a beaucoup dépensé. Nice est aujourd’hui la métropole la plus endettée de France et celle où les impôts ont le plus augmenté en 2018. J’ai demandé à Christian Estrosi de supprimer la nouvelle taxe foncière métropolitaine qu’il a créée, il n’a pas saisi cette main tendue. Je suis adepte d’une vision plus économe de l’argent public. Enfin, j’ai été surpris de son soutien au retour en France des djihadistes : c’est un revirement total par rapport aux années où il parlait légitimement des dangers de la cinquième colonne islamiste… Cette position est dangereuse pour la France : je pense au contraire que les djihadistes ont fait un aller sans retour, ils ont fait le vœu de détruire notre civilisation et n’ont pas vocation à revenir terroriser les Français.

Vous avez passé plus de 20 ans aux côtés de Christian Estrosi comme directeur cabinet à Nice, puis à Paris ; il vous a fait élire député, président du conseil départemental… Pourquoi l’attaquer si frontalement ?

Christian Estrosi ne m’a pas fait élire : ce sont les électeurs qui décident en démocratie ! Et j’ai la fierté de revendiquer, devant ceux qui m’ont fait confiance, que je n’ai pas changé de discours. J’ai partagé une longue période de travail avec Christian Estrosi, je ne la renie pas, bien au contraire. On parle souvent des périodes où il m’a aidé… mais on parle moins de ce que j’ai pu lui apporter. C’est une aide et un respect mutuel qui nous a animés pendant de nombreuses années. Aujourd’hui, je suis libre, car si j’ai été élu avec le soutien de Christian Estrosi en 2007, j’ai été réélu malgré son opposition en 2017. Mon adversaire En marche  ! aux législatives est aujourd’hui membre de son cabinet à la mairie. Comme main tendue, on peut trouver mieux… Tout ce passé commun ne m’exonère jamais de dire la vérité sur les dangers de certaines dérives du présent. Nice a des atouts majeurs, je m’en félicite. Christian Estrosi y a réalisé de beaux équipements utiles, avec le concours du conseil départemental, qui sous ma présidence a, par exemple, apporté 60 millions d’euros d’aides pour le tramway. Mais c’est une ville qui aujourd’hui présente de grandes faiblesses. L’insécurité y est forte, et elle a perdu 2 000 habitants dans les dernières années quand Toulouse, Bordeaux, Nantes ou Lyon, par exemple, en gagnaient des dizaines de milliers.

Lien court : http://eciotti.fr/mr8

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